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*** THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON
. Film fantastique américain réalisé par David Fincher avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Taraji P. Henson, Tilda Swinton...
. Scénario de Eric Roth d'après la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.
. Directeur de la photographie: Claudio Miranda.
. Date de sortie: 4 février 2008.
. Durée: 2h44.
. 13 nominations aux Oscars.

"Curieux destin que le mien..." Ainsi commence l'étrange histoire de Benjamin Button, cet homme qui naquit à 80 ans et vécut sa vie à l'envers, sans pouvoir arrêter le cours du temps. Situé à La Nouvelle-Orléans et adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, le film suit ses tribulations de 1918 à nos jours. L'étrange histoire de Benjamin Button : l'histoire d'un homme hors du commun. Ses rencontres et ses découvertes, ses amours, ses joies et ses drames. Et ce qui survivra toujours à l'emprise du temps...

***: En s'attelant, après des thrillers âpres et rudes comme Seven ou Zodiac, le huis-clos claustrophobe Panic Room et l'interrogation philosophique sur l'époque consumériste qu'est Fight Club, à la réalisation de ce conte fantastique intitulé The Curious Case of Benjamin Button David Fincher fait preuve d'une étonnante capacité de renouvellement.
Évidemment, malgré ce changement littéral de cap, Fincher garde tout de même une certaine marque de fabrique. On sent poindre tout de même, dans ce nouveau film, ce ton un peu pessimiste voire apocalyptique, omniprésent dans Seven ou Fight Club. Dans tous ces films le réalisateur s'interroge sur un aspect tragique de la condition humaine: dans le premier c'est le côté dément de la religion et l'absence de Dieu donc de sens qui est mise en relief, dans le second les revers d'une société consumériste, entièrement basée sur le matériel, et dans le troisième finalement il s'agit du temps qui, inexorablement et irréductiblement, passe.


En effet The Curious Case of Benjamin Button, écrit par Eric Roth d'après une nouvelle de F.S. Scott Fitzgerald, aborde principalement cette importante thématique: les ravages du temps qui passe. Cela est tout d'abord illustré dans le film par sa longueur - le temps du film est long (2h45), le temps du récit encore plus. Car finalement le scénario englobe en fait toute l'Histoire de l'Amérique Contemporaine, de 1918, la naissance de Benjamin Button jusqu'à 2003, l'année de la mort de Daisy, sa compagne. Sont évoqués en filigrane des événements capitaux de l'Histoire des Etats-Unis, mais souvent de façon superficielle, car le film se concentre essentiellement sur l'expérience individuelle de Button: ainsi on mentionne la fin de la Première Guerre Mondiale en 1918 et la victoire des Etats-Unis, l'époque de la Colonisation et de l'esclavage des Noirs (le pygmée Tizzi raconte comment il a été maltraité par les Blancs dans un zoo), Pearl Harbor et la Seconde Guerre Mondiale, à laquelle Button participe en tant que marin. On a aussi une image des années sixties - très approximative - celle par l'insouciance et la joie de vivre emblématique des Beatles, dont un concert est montré à la télévision et regardé par le couple. Finalement c'est l'ouragan Katrina en 2003 sur lequel se clôt toute cette histoire, et lors duquel meurt Daisy, grabataire et très vieille, dans un hôpital, accompagnée de sa fille Karoline, qui y aura découvert l'histoire de son père, le fameux Benjamin Button.
L'histoire gagne ainsi en cohérence: elle commence et finit par un choc, un bouleversement total, psychologique et humain surtout avec la Première Guerre Mondiale, géographique avec l'ouragan Katrina en 2003.
Le récit veut donc rendre compte des ravages du temps qui passe, mettre en exergue cette fuite inexorable du temps. C'est pourquoi les séquences ne durent jamais très longtemps, il s'agit toujours de passer d'un moment à un autre, l'enjeu même du film semble être d'aller en avant, de continuer, de ne jamais s'arrêter. Rares sont les plans fixes qui durent très longtemps, les scènes de plus de 5 minutes; Fincher emmène toujours son spectateur d'un lieu à un autre, d'une époque à une autre, en l'espace de quelques minutes, et pour lui faire remarquer l'évolution physique constante très frappante de Benjamin Button. C'est finalement un film sur l'évolution, sur les mutations de l'être, à la fois physiques et psychologiques, un film d'apprentissage enfin (selon la tradition du Bildungsroman): il s'agit souvent de relater les premières expériences de Button: la première fois qu'il marche, la première fois qu'il joue au piano, la première fois qu'il va au bordel et couche avec une femme. En bref c'est un apprentissage de la vie que fait Button, de la vie d'un point de vue exhaustif, une quête immense et interminable, sauf qu'elle est effectuée en sens inverse. Le héros découvre ainsi tour à tour la mort (celle de la femme de Wagner par exemple), l'amour (avec Elizabeth Abbott d'abord, sur l'île de Mourmansk), l'amitié (avec Captain Mike), la violence (lors de la Seconde Guerre Mondiale, sur le bateau). Il s'agit de découvrir, dans la plus pure tradition du récit d'apprentissage, tous les constituants de la vie, tous les éléments d'une existence humaine. C'est un film sur l'éducation, mais finalement, comme le suggère la fin de la vie de Button, cette éducation est régressive et finalement inutile: à la fin de sa vie le héros ne sait plus ni parler ni marcher, se retrouve en bébé, et c'est comme s'il n'avait pas vécu.
Cependant ce n'est pas parce que le sujet du film est la fuite inexorable du temps que l'ellipse temporelle y est cultivée à outrance. Non, il s'agit de montrer comme le temps s'égrène petit à petit, les ravages progressifs du temps sur les hommes. Ici on a donc les morts successives de tous les proches de Button, finalement à la fin il ne reste plus aucun protagoniste en vie, et c'est comme si, une nouvelle fois, cette histoire n'avait pas eu lieu, ce qui octroie une touche mystérieuse bienvenue au récit.
En fait cela se traduit dans le film par d'autres astuces narratives, par exemple l'usage du flash-back, qui permet donc de pouvoir embrasser toute cette immense histoire; par le biais du souvenir et plus particulièrement du journal intime laissé par Button. Par la regard rétrospectif que font à la fois Daisy et Button, ainsi que Karoline, le film permet de bien rendre compte de cette puissance inexorable du temps qui passe, peut-être la règle suprême et ultime finalement, selon laquelle notre monde est régit.
Cette image du temps qui passe surgit de façon récurrente et obsessionnelle dans le récit, c'est bien son enjeu principal et peut-être exclusif que de le figurer, notamment sous forme de symboles: ainsi la fameuse horloge construite par M. Gateau, dont les aiguilles vont à l'envers, comme pour défier justement cette règle pourtant immuable.

Mais en plus de sa pertinente réflexion philosophique et métaphysique sur ce sujet d'une importance cruciale, The Curious Case of Benjamin Button se distingue par son aspect de conte fantastique, vivant, dans la tradition des histoires racontées oralement, à l'imagination débridée. Finalement Eric Roth, le scénariste se place bien en conteur, au sens de celui qui raconte une histoire digne d'être racontée, insensée, inouïe. Le conteur est finalement celui, d'après la définition qu'en donne le film implicitement, qui brode à partir d'un simple motif, au départ très dépouillé. Finalement l'idée du film se tient en une seule phrase: "un homme qui est né vieillard et qui meurt bébé."
Et c'est là qu'on peut vraiment parler d'un renouvellement total pour Fincher, car son cinéma s'enrichit d'une tonalité toute nouvelle, puisque en plus de la vision philosophiquement sombre qui lui est propre, il adopte ici toute la fraîcheur et la verve du conteur inventif.
Car le récit déborde en imaginations inventives de tout acabit, en histoires facétieuses, en légendes amusantes, en anecdotes piquantes, en personnages attachants. Finalement The Curious Case of Benjamin Button tient surtout par la force de son récit et la virtuosité du conteur qui y est déployée.
Cela se traduit déjà concrètement par la multiplicité des registres et des tonalités qui y sont brassés, c'est cela la fraîcheur du conteur, celui qui passe sans vergogne du grotesque (le bébé avec la tête d'un vieillard) au sublime (magnifique séquence de danse au bord du lac Pontchartrain), du comique (l'épisode de l'Église, les personnages incroyablement pittoresques que sont Captain Mike, artiste tatoueur, M. Button et le pygmée Tizzi) au sentimental (l'histoire d'amour entre Benjamin et Daisy), de la farce au tragique. Finalement on n'est pas trop loin de Victor Hugo, et Button ne s'éloigne pas trop, dans sa différence radicale, d'un certain Quasimodo ou de la créature défigurée de L'Homme qui rit.
Il faut donc savoir que The Curious Case of Benjamin Button est un film riche, foisonnant - à l'égard de l'imagination boulimique qu'y déploie le conteur évoqué. C'est un film ambitieux, une fresque épique costumée, maquillée et décorée à souhait comme en raffole Hollywood (triomphe aux Oscars pour le film). Il a fallu trouver une mise en images particulières, et il faut dire que le spectateur ne peut pas trop se plaindre: déjà on peut noter d'étonnants maquillages, qui octroie au film et à l'histoire une magie supplémentaire. Puis la photographie lumineusement poétique de Claudio Miranda est très belle: on se souviendra encore longtemps des images de danse de Daisy au bord du lac Pontchartrain.
The Curious Case of Benjamin Button est donc un film où il faut se laisser emporter, emporter par l'impressionnant souffle épique, par l'imagination débordante, par les belles images de conte de fées tragique, par le couple emblématique que forment Brad Pitt et Cate Blanchett, décidément de très grands acteurs du cinéma (américain) contemporain.
On pourra aussi féliciter le film d'avoir la plupart du temps essayé d'éviter tout pathos exagéré: à part quelques dialogues d'une mièvrerie affligeante ("On n'est pas parfait tout le temps") et quelques gouttes d'un larmoyant pas très fin, l'oeuvre de Fincher réussit à émouvoir et à toucher véritablement le spectateur, sans trop d'ajouts lacrymaux.


On retient donc The Curious Case of Benjamin Button comme une fable incroyablement riche et foisonnante, qui brasse nombre de registres, de la chronique historique, au fantastique en passant par l'histoire sentimentale, l'épopée et le récit tragique. A la fois conte inventif et parabole philosophique, le film se distingue par la réflexion très pertinente à laquelle il invite sur la fuite irrémédiable du temps, comme à son lot irrésistible de belles images de contes de fées, d'acteurs charismatiques, de virtuosité technique et narrative.
Malgré quelques errances chronologiques et quelques mièvreries sentimentales très larmoyantes, le film contribue donc à un nouvel essor du cinéma américain indépendant et prouve, avec d'autres films de cette saison comme le bouleversant Revolutionary Road de Sam Mendes, que cinéma n'est pas exclusivement synonyme d'industrie aux Etats-Unis.



Réalisation: 5 sur 6
Scénario: 3,5 sur 5
Interprétation: 4 sur 5
Intérêt: 3,5 sur 4

Total: 17 sur 20




# Posté le mercredi 04 février 2009 15:01

..:: critique ::.. * la fille de monaco ::..

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* LA FILLE DE MONACO
. Comédie dramatique réalisée par Anne Fontaine avec Fabrice Luchini, Louise Bourgoin, Roschdy Zem...
. Scénario de Benoît Graffin, Anne Fontaine et Jacques Fieschi...
. Directeur de la photographie: Patrick Blossier.
. Date de sortie: 20 août 2008.
. Durée: 1h35.
. Nominé au César du meilleur second rôle masculin pour Roschdy Zem.

Bertrand, avocat d'assises. Brillant. Médiatique. Volubile. Cultivé. Cérébral. Compliqué. Pas très très courageux. Aime les femmes, surtout pour leur parler. Fraîchement arrivé à Monaco pour y assurer la défense d'une meurtrière septuagénaire.
Christophe, agent de sécurité chargé de la protection de Bertrand. Franc. Direct. Taciturne. Sportif. Etudes interrompues en cinquième. Aime les femmes sauf pour leur parler. Admire chez les autres la culture et la maîtrise du langage qui lui font défaut.
Audrey, présentatrice météo sur une chaîne câblée à Monaco. Ambitieuse. Culottée. Sexy. Incontrôlable. N'a pas du tout l'intention de réciter le bulletin météo pendant longtemps.
Comprend assez mal le sens de certains mots, notamment "limites", "tabous", et "scrupules".
Il aurait mieux valu que ces trois-là ne se rencontrent pas...


*: On ne peut que difficilement réprimer sa déception face à ce marivaudage au trio amoureux doublé d'un récit psychologique et d'une dimension comique. Le script semblait pourtant bon à première apparence, les personnages bien saisis dans leur psychologie et leurs complexes, les dialogues assez fins, les acteurs talentueux. Cela promettait d'être un bon film d'analyse "à la française", peut-être pas très loin de l'esprit d'entomologiste de Chabrol.

Mais pourtant à l'arrivée on se retrouve avec un objet filmique mal identifié, à mi-chemin entre le mauvais téléfilm vaguement psychologique de France3 et un esprit un peu plus subtil, mais qui a du mal à transcender. Évidemment, en resserrant l'action sur ses trois personnages et en choisissant une histoire sur les affres de la sexualité, l'amour et les tourments affectifs, Anne Fontaine convoque automatiquement les grandes figures du cinéma d'auteur français, et les plus prestigieuses surtout, d'Eric Rohmer à Jean Eustache en passant par Maurice Pialat. Le film fait aussi penser à La discrète de Christian Vincent dans lequel joue aussi Luchini.
Le début cependant ne laisse pas tout de suite présager le désastre: Monaco est filmé avec légère, un peu version "carte postale romantique", dans des lumières exagérément scintillantes, une musique volatile se laisse entendre à l'arrière-pla, on est comme au début d'une comédie légère et désinvolte, où les bons mots volent et les bonnes répliques fusent. La Fille de Monaco fonctionne en fait surtout par clichés: c'est le grand avocat très cultivé et très intelligent face à la Barbie très jolie mais qui a rien dans le cerveau et face à eux il y a le garde du corps costaud mais qui n'a pas grand chose dans le cerveau non plus. Où est la finesse et l'étude psychologique dans ces trois stéréotypes flagrants de platitude? Comment le film peut-être il appelé "étude psychologique"? On se rend compte vite que les personnages sont en fait sans épaisseur, et également, ce qui est plus grave peut-être, sans saveur. Les répliques sont préconçues et pas souvent bien écrites finalement: des tartines d'anecdotes intellectuelles pour Luchini qui parle de la rencontre de Beauvoir et de Sartre, des remarques débiles pour la présentatrice météo.
Comment s'en sortent les acteurs alors avec ces personnages très plats? Eh bien Luchini ne se renouvelle pas du tout, reste dans son personnage favori, le volubile et l'intellectuel. Alors évidemment il le fait très bien et c'est toujours plaisir de voir le "style Luchini" qui implique une certaine façon de parler et d'articuler, un certain type de regards, de gestes, d'automatismes, tout un jeu enfin, mais on regrette tout de même un certain manque de renouvellement. Bourgoin fait ce qu'elle peut, mais elle reste tout de même fade, comme son personnage. C'est finalement Roschdy Zem qui tire sa meilleure épingle du jeu avec une prestation impeccable, tout en sobriété. Imparable monolithe il étonne de justesse dans son rôle de gardien du corps laconique et implacable.

Sinon, bon point pour le film, le thème de la sexualité est très bien traité, avec justesse. On sent la bonne idée de l'engrenage fatal, mais là aussi on se situe dans le domaine de l'inachevé, de l'incomplet, de l'approximatif.
Des bonnes idées parsèment le film, mais toujours d'une façon superficielle. Les éléments filmiques ne sont que partiellement exploités: d'un casting excellent ressortent des prestations satisfaisantes, d'un script alléchant ressort quelque chose de fade et d'indéterminé, d'une bonne idée de départ surgit un traitement beaucoup trop vague, et trop peu rigoureux. En effet ici la fin est beaucoup trop rapide, on ne ressent pas fortement l'évolution et la "descente aux Enfers pour le personnage": le rythme est beaucoup trop vite, la mise en scène banale, et le film a trop l'aspect d'un téléfilm parfois.

Il n'empêche que certaines restent délicieuses, notamment de par du grand investissement des acteurs. Les dialogues sont souvent ciselés, la mise en scène propre, l'intensité décuplée justement par les comédiens. Mais ces scènes, alignées l'une à côté de l'autre, et entremêlées d'autres scènes moins réussies forment un ensemble assez décousu et hétérogène.


On ne peut qu'être déçus devant cette histoire plate, trop superficielle et pas assez travaillée. Quelques éléments intéressants pourtant par-ci par-là, des débuts de tension, des morceaux de dialogues savoureux, des bouts de psychologie pertinente, des commencements d'analyses bien senties, des acteurs impeccables en particulier Roschdy Zem. Mais on patauge.



# Posté le vendredi 06 février 2009 16:26

Modifié le dimanche 13 septembre 2009 12:44

..:: critique ::.. *** gran torino ::..

..:: critique ::.. *** gran torino ::..
*** GRAN TORINO
. Drame américain réalisé par Clint Eastwood avec Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her...
. Scénario de Nick Schenk, Dave Johannson...
. Directeur de la photographie: Tom Stern.
. Durée: 1h55.
. Date de sortie: 25 février 2009.

Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, un homme inflexible, amer et pétri de préjugés surannés. Après des années de travail à la chaîne, il vit replié sur lui-même, occupant ses journées à bricoler, traînasser et siroter des bières. Avant de mourir, sa femme exprima le voeu qu'il aille à confesse, mais Walt n'a rien à avouer, ni personne à qui parler. Hormis sa chienne Daisy, il ne fait confiance qu'à son M-1, toujours propre, toujours prêt à l'usage...

***: Gran Torino est empreint tout du long d'une force crépusculaire proprement impressionnante. C'est une oeuvre d'une importance majeure, une oeuvre phare, une oeuvre somme, l'oeuvre de toute un cinéaste, l'oeuvre de tout un pan de l'histoire du cinéma américain. Elle confère à l'oeuvre de ce cinéaste une cohérence et une consistance toutes particulières.
Derrière chacun des plans, derrière chacune des répliques plane sans cesse l'ombre d'Eastwood Protée et caméléon, à la fois Inspecteur Harry, Bon, Justicier Sans Nom, Space Cowboy, Pale Rider et entraîneur de boxe.

Ce personnage de Walt Kowalski est en effet une conjonction assez géniale de tous les rôles que Eastwood a pu interpréter. De là résulte son inépuisable complexité. Au début, il paraît monolithique, une force indivisible, inflexible, intraitable, qui ne veut entrer dans aucune forme de contact avec son voisinage asiatique. Et puis au fur et à mesure il évolue psychologiquement. C'est l'histoire d'une amitié, entre lui et Mao, une amitié peinte à fine touches, esquissée, simplement traduisible par des regards marquants, des gestes furtifs, implicite, suggestive et discrète. Eastwood a créé un mythe, et ce film nous le rappelle. Ce personnage mythique, dont Walt Kowalski est donc en quelque sorte la Quintessence Absolue, est déjà particulièrement saisissant dans l'association de deux aspects souvent incompatibles dans le cinéma américain traditionnel. En fait, Kowalski réussit la gageure d'être à la fois rudement antipathique et étonnamment attachant. Égoïste, raciste, réactionnaire et bougon, il n'en demeure pas moins incroyablement touchant et émouvant. Il demeure à Eastwood le mérite de produire chez le spectateur tous ces sentiments ambivalents, à la fois. C'est là qu'on mesure la polysémie et donc la richesse qu'on peut déceler derrière chaque bout de réplique, derrière chaque plan. C'est par là que le film trouve un intérêt supplémentaire. Même lorsqu'il rechigne, vocifère, brame, cogne, maugrée, insulte, le spectateur éprouve de la sympathie pour là; et c'est ce qui est proprement extraordinaire. Kowalski demeure en outre d'autant plus marquant par rapport au cadre où il est inséré. Il se trouve que c'est un personnage en désaccord total avec son époque, avec l'état d'esprit de la génération actuelle, un personnage qui doit par conséquent mourir le plus vite possible, dont la mort est déjà décidée dès le premier plan (cimetière, enterrement de la femme de Kowalski) et plane pendant tout le reste du film comme une ombre menaçante au-dessus de la tête de l'homme, comme une épée de Damoclès prête à entrer en action à chaque instant. En fait la figure du Justicier que Kowalski se plaît à incarner est absolument désuète, n'a plus aucun rapport avec la situation actuelle: d'où l'humour omniprésent du film, la touche ironique et l'auto-dérision jubilatoire. En fait il s'est construit un univers, une bulle, un cocon; et entre ainsi difficilement en contact avec autrui, n'est pas très apte à une conversation construite: son monde c'est la Guerre du Viet-Nam, sa femme décédée, sa Gran Torino élaborée dans les années 70, c'est-à-dire le passé. Kowalski appartient au passé, et c'est pour ça qu'il doit mourir le plus vite possible. Il n'a plus aucun rapport avec le présent. Toutes les choses auxquelles il tient, sont enterrées et leurs obsèques ont déjà eu lieu il y a longtemps. C'est pour cela qu'il n'a plus qu'à la rejoindre.

C'est là que le film acquiert aussi une portée symbolique d'importance non négligeable. Derrière Kowalski, en fait il y a Eastwood. On sent sans cesse, déjà par toutes les références cinématographiques abondantes à l'oeuvre et aux personnages d'Eastwood, sa présence envahissante. C'est là que le film devient testamentaire. Derrière l'enterrement de Kowalski il y a les obsèques d'Eastwood, derrière la mort concrète de l'un il y a la mort abstraite de l'autre. C'est comme un dernier parcours du combattant, la dernière étape d'un destin qui reste à accomplir: celui du vengeur et du justicier, même s'il est un peu risible et dérisoire dans ce contexte, et qu'il n'a donc, comme évoqué plus haut, plus aucun rapport avec le présent. Finalement Kowalski, devant la maison des Asiatiques, arrive, avec l'intention de venger son ami Mao. Il a une cigarette aux lèvres, l'air un peu menaçant, les cheveux grisonnant et presque scintillant au clair de lune; il émane de lui une incomparable aura de majesté. Les gestes sont lents, solennels. On sent une tangible et imparable tension, presque intenable. Les regards sont inquiets, on redoute la dernière action de ce Monstre, Monstre du Cinéma. Mais finalement ils tirent avant, les balles percent le corps de l'emblème, qui au ralenti s'effondre. Plongée latérale virtuose, on voit Eastwood allongé les bras en croix, comme une figure christique, les yeux au ciel. Kowalski s'en va. Et Eastwood s'en va. Et avec lui toutes ces figures mythiques d'héros d'anthologie: l'Inspecteur Harry, Pale Rider, les justiciers taciturnes des westerns de Sergio Leone. Tout un pan de l'histoire du cinéma enfin. Et on lit le testament. Et on vient à l'enterrement. Et on lègue la Gran Torino de 1972 au Jeune Asiatique Mao. C'est une nouvelle époque qui commence. Une nouvelle ère.




[Un film impressionnant, doté d'une forte charge symbolique, poignant, émouvant, drôle, testamentaire, film somme, film de toute une carrière, de toute une oeuvre, emmené par un Eastwood magistral./g]



Réalisation: 5 sur 6
Interprétation: 4 sur 5
Scénario: 4,5 sur 5
Intérêt: 4 sur 4

Total: 17,5 sur 20

# Posté le samedi 21 mars 2009 03:26

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..:: sommaire 2009 ..:: 2: films au cinéma
Sommaire

Espérons une année cinématographiquement riche, diversifiée, hétéroclite. Espérons retrouver les grands cinéastes de notre époque, mais aussi faire des découvertes, voir des premiers films, des essais, des expérimentations même si elles sont hasardeuses. L'année commence bien pour le cinéma américain avec Eastwood, Fincher, Mendes et Danny Boyle. Puis le programme s'élargit: nous aurons affaire au très prometteur The Chaser venu de Corée, puis des films français comme Je l'aimais; nous attendons également avec impatience le dernier Quentin Tarantino, Inglorious Basterds, présenté sous l'étiquette "La seconde guerre mondiale revue et corrigée par Quentin Tarantino". Puis il y aura Audiard, Honoré, Kim Ki Duk, Haneke, Resnais...
Bonne année dans les salles obscures !


- * BUDDENBROOKS de Heinrich Breloer avec Armin Mueller-Stahl (Allemagne)

- *** REVOLUTIONARY ROAD de Sam Mendes avec Leonardo di Caprio (Etats-Unis)

- *** THE CURIOUS CASE OF BENJAMIN BUTTON de David Fincher avec Brad Pitt (Etats-Unis)

- *** SLUMDOG MILLIONNAIRE de Danny Boyle avec Dev Patel (Etats-Unis)

- * EFFI BRIEST de Hermine Huntgeburth avec Julia Jentsch (Allemagne)

- *** GRAN TORINO de Clint Eastwood avec Clint Eastwood (Etats-Unis)

- **** THE CHASER de Na Hong-Jin avec Kim Yoo-Seok (Corée du Sud)

- * JOHN RABE de Florian Gallenberger avec Ulrich Tukur (Allemagne)

- ** OSS 117: RIO NE RÉPOND PLUS de Michel Havanazicius avec Jean Dujardin (France)

- *** JE L'AIMAIS de Zabou Breitman avec Daniel Auteuil (France)

- *** VENGEANCE de Johnnie To avec Johnny Halliday (Chine)

- * ÉTREINTES BRISÉES de Pedro Almodovar avec Penelope Cruz (Espagne)

- ** FAIS-MOI PLAISIR de et avec Emmanuel Mouret (France)

- * ILLUMINATI de Ron Howard avec Tom Hanks (Etats-Unis)

- *** WHATEVER WORKS de Woody Allen avec Larry Charles (Etats-Unis)

- ** PUBLIC ENEMIES de Michael Mann avec Johnny Depp (Etats-Unis)

- *** LE ROI DE L'ÉVASION de Alain Guiraudie avec Ludovic Berthillot (France)

- (0) BANCS PUBLICS de Bruno Podalydès avec Florence Muller (France)

- ** BRUNO de Larry Charles avec Sacha Baron Cohen (Etats-Unis)

- *** INGLORIOUS BASTERDS de Quentin Tarantino avec Christoph Waltz (Etats-Unis)

- ** UN PROPHÈTE de Jacques Audiard avec Tahar Rahim (France)

- *** AU VOLEUR de Sarah Leonor avec Guillaume Depardieu (France)

- **** MICMACS À TIRE-LARIGOT de Jean-Pierre Jeunet avec Dany Boon (France)

- *** THIRST de Park-Chan Wook avec Song Kang-Ho (Corée du Sud)

- *** MADEMOISELLE CHAMBON de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon (France)

- **** LE RUBAN BLANC de Michael Haneke avec Christian Friedel (Allemagne)

- **** LES HERBES FOLLES de Alain Resnais avec André Dussollier (France)
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# Posté le samedi 21 mars 2009 03:50

Modifié le mercredi 04 novembre 2009 05:00

..:: critique ::.. *** je l'aimais ::..

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*** JE L'AIMAIS
. Film d'amour franco-italiano belge réalisé par Zabou Breitman avec Daniel Auteuil, Marie-Josée Croze, Florence-Loiret Caille, Christiane Millet...
. Scénario de Zabou Breitman et Agnès de Sacy d'après l'oeuvre de Anna Gavalda.
. Directeur de la photographie: Michel Amathieu.
. Montage: Françoise Bernard.
. Date de sortie: 6 mai 2009.
. Durée: 1h52.

En une nuit, Pierre va partager avec sa belle-fille Chloé, ce grand secret qui le hante depuis vingt ans, celui qui le mit face à lui-même, à ses contradictions et à ses choix, à son rôle d'homme et à ses manques. Le secret de cet amour pour Mathilde, pour lequel il n'a pas tout abandonné, choisissant une route plus sûre et plus connue. En une nuit, nous saurons la vie d'un homme qui n'osa pas.

***: Breitman orchestre ici avec tact et doigté une savante valse des coeurs et des êtres. A fines touches de peintre impressionniste ou à la Seurat, elle dépeint finement le jaillissement inopiné de la passion violemment inoculée, le frisson devant la potentielle absence de l'être aimé, l'extase euphorique à la perspective du prochain rendez-vous, la difficulté de se décider et de s'engager une fois pour toute. Tous ces moments sont brassés avec justesse et sincérité tout au long du récit de Pierre, qui a donc "abandonné l'amour de sa vie pour une femme qu'il a définitivement abîmé."

Finalement le film est aussi l'occasion, une nouvelle fois, de montrer comment le cinéma est propice, peut-être même plus que n'importe quel autre art, à exalter l'amour. Le cinéma a cela d'avantageux qu'il conjugue plusieurs langages: le langage des mots, le langage des sons et le langage des images. Ici les trois langages se conjuguent donc pour décliner toutes les gammes de ce sentiment amoureux, et de ces variantes, le désir, l'érotisme, la passion, la jalousie. Parfois les langages s'empiètent certes, marchent l'un sur l'autre, et ne résonnent pas toujours simultanément de la même force: on peut ainsi se demander pourquoi Pierre parle pendant l'acte amoureux, et que l'activité du spectateur ne peut ainsi malheureusement pas se limiter à la pure et simple contemplation du corps de Mathilde encensé par les mains de son amant. La subite introduction de la parole paraît illégitime et nuit à la puissance érotique de la scène, qui semblait confiner à une espèce de quintessence. Mais la plupart du temps on sent une certaine magie qui arrive à percer- cette magie ou cette impression de magie c'est justement la complétude entre les différents langages, une harmonie entre silences, regards, sourires, luminosité qui devient tout à coup flagrante. Pensons à ce gros plan absolument sublime sur le visage à la fois épuisé et au comble de la jouissance de Marie-Josée Croze, les paupières moites, les lèvres entrouvertes, une lumière irréelle lui conférant une puissance viscérale, un charme à la Murakami.

Ce qui rend aussi l'évocation du sentiment amoureux si poignante au cinéma, c'est cette impression de proximité absolument saisissante. Cette impression d'avoir Florence-Loiret Caille juste devant soi, lorsqu'elle s'apitoie sur l'échec de sa vie sentimentale, le départ de son mari. Cette impression magique de pouvoir toucher les larmes endurcies au creux de ces cernes entêtées, cette impression de pouvoir se glisser dans l'âme de Daniel Auteuil, de pouvoir goûter les tétons des seins de Marie-Josée Croze, sucrés, laiteux, et rendus incandescents par la passion enflammée qui a surgit chez elle pour cet homme d'affaire, Pierre.

Les sentiments des personnages sautent aux yeux ici, littéralement, sautent aux yeux et aux oreilles. Il y a une admirable symbiose qui s'opère quelques fois: l'image+ le son provoquent la suggestion d'une émotion qui amène à dévoiler les pensées les plus intimes du personnage au spectateur y lisant comme dans un livre ouvert. C'est une formidable équation mathématique. La succession des passages en bus, en train, en avion, ces mêmes vitres toujours mouillées par une même pluie discontinue, tout cela amène à sentir d'une manière très concrète l'âpreté de l'attente répétée, l'inquiétude, l'incertitude de l'être entre la pesanteur et la légèreté (rappelant un certain Kundera, L'insoutenable légèreté de l'être qui développe justement de nombreux thèmes philosophiques dont le tiraillement de l'individu entre son libre-arbitre et le fardeau qu'il porte obligatoirement). Notons aussi une habileté à jouer sur le symbole, sur la force et l'impact des images: par exemple ce nuage de fumée envoûtant et mystique qui se répand dans la chambre d'hôtel de Pierre, non sans rappeler l'hypnotique et fabuleux In the mood for love de Wong Kar Wai dont le film paraît parfois faire l'hommage.
Cet éblouissement sensoriel et cette implication totale du spectateur, par cette impression de proximité, rend le film d'autant plus fort et puissant, en dépit de quelques inégalités et imperfections par-ci par-là.





L'amour est bien le plus vieux et le plus connu des sujets, le triangle mari-épouse-maîtresse est bien le plus ressassé des motifs, mais il invite toujours à être renouvelé, à être relu, réinterprété à perpétuité. C'est un sujet aussi vieux qu'il est inépuisable, intemporel, universel; un sujet qui ne prendra jamais aucune ride, qui laissera toujours au metteur en scène comme aux acteurs et au scénariste un pouvoir d'expression maximal. Et, admettons-le finalement, que Pierre et Mathilde s'ajoutent à cette longue liste des Roméo et Juliette, des Jean Gabin et Michèle Morgan, des Tony Leung et Maggie Cheung ne provoque seulement et exclusivement plaisir et intérêt - car si l'amour est le plus vieux et le plus traité des sujets, c'est aussi le plus beau, le plus riche et le plus émotionnellement intense.

# Posté le samedi 16 mai 2009 16:15