. Film fantastique américain réalisé par David Fincher avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Taraji P. Henson, Tilda Swinton...
. Scénario de Eric Roth d'après la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald.
. Directeur de la photographie: Claudio Miranda.
. Date de sortie: 4 février 2008.
. Durée: 2h44.
. 13 nominations aux Oscars.
"Curieux destin que le mien..." Ainsi commence l'étrange histoire de Benjamin Button, cet homme qui naquit à 80 ans et vécut sa vie à l'envers, sans pouvoir arrêter le cours du temps. Situé à La Nouvelle-Orléans et adapté d'une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, le film suit ses tribulations de 1918 à nos jours. L'étrange histoire de Benjamin Button : l'histoire d'un homme hors du commun. Ses rencontres et ses découvertes, ses amours, ses joies et ses drames. Et ce qui survivra toujours à l'emprise du temps...
***: En s'attelant, après des thrillers âpres et rudes comme Seven ou Zodiac, le huis-clos claustrophobe Panic Room et l'interrogation philosophique sur l'époque consumériste qu'est Fight Club, à la réalisation de ce conte fantastique intitulé The Curious Case of Benjamin Button David Fincher fait preuve d'une étonnante capacité de renouvellement.
Évidemment, malgré ce changement littéral de cap, Fincher garde tout de même une certaine marque de fabrique. On sent poindre tout de même, dans ce nouveau film, ce ton un peu pessimiste voire apocalyptique, omniprésent dans Seven ou Fight Club. Dans tous ces films le réalisateur s'interroge sur un aspect tragique de la condition humaine: dans le premier c'est le côté dément de la religion et l'absence de Dieu donc de sens qui est mise en relief, dans le second les revers d'une société consumériste, entièrement basée sur le matériel, et dans le troisième finalement il s'agit du temps qui, inexorablement et irréductiblement, passe.
En effet The Curious Case of Benjamin Button, écrit par Eric Roth d'après une nouvelle de F.S. Scott Fitzgerald, aborde principalement cette importante thématique: les ravages du temps qui passe. Cela est tout d'abord illustré dans le film par sa longueur - le temps du film est long (2h45), le temps du récit encore plus. Car finalement le scénario englobe en fait toute l'Histoire de l'Amérique Contemporaine, de 1918, la naissance de Benjamin Button jusqu'à 2003, l'année de la mort de Daisy, sa compagne. Sont évoqués en filigrane des événements capitaux de l'Histoire des Etats-Unis, mais souvent de façon superficielle, car le film se concentre essentiellement sur l'expérience individuelle de Button: ainsi on mentionne la fin de la Première Guerre Mondiale en 1918 et la victoire des Etats-Unis, l'époque de la Colonisation et de l'esclavage des Noirs (le pygmée Tizzi raconte comment il a été maltraité par les Blancs dans un zoo), Pearl Harbor et la Seconde Guerre Mondiale, à laquelle Button participe en tant que marin. On a aussi une image des années sixties - très approximative - celle par l'insouciance et la joie de vivre emblématique des Beatles, dont un concert est montré à la télévision et regardé par le couple. Finalement c'est l'ouragan Katrina en 2003 sur lequel se clôt toute cette histoire, et lors duquel meurt Daisy, grabataire et très vieille, dans un hôpital, accompagnée de sa fille Karoline, qui y aura découvert l'histoire de son père, le fameux Benjamin Button.
L'histoire gagne ainsi en cohérence: elle commence et finit par un choc, un bouleversement total, psychologique et humain surtout avec la Première Guerre Mondiale, géographique avec l'ouragan Katrina en 2003.
Le récit veut donc rendre compte des ravages du temps qui passe, mettre en exergue cette fuite inexorable du temps. C'est pourquoi les séquences ne durent jamais très longtemps, il s'agit toujours de passer d'un moment à un autre, l'enjeu même du film semble être d'aller en avant, de continuer, de ne jamais s'arrêter. Rares sont les plans fixes qui durent très longtemps, les scènes de plus de 5 minutes; Fincher emmène toujours son spectateur d'un lieu à un autre, d'une époque à une autre, en l'espace de quelques minutes, et pour lui faire remarquer l'évolution physique constante très frappante de Benjamin Button. C'est finalement un film sur l'évolution, sur les mutations de l'être, à la fois physiques et psychologiques, un film d'apprentissage enfin (selon la tradition du Bildungsroman): il s'agit souvent de relater les premières expériences de Button: la première fois qu'il marche, la première fois qu'il joue au piano, la première fois qu'il va au bordel et couche avec une femme. En bref c'est un apprentissage de la vie que fait Button, de la vie d'un point de vue exhaustif, une quête immense et interminable, sauf qu'elle est effectuée en sens inverse. Le héros découvre ainsi tour à tour la mort (celle de la femme de Wagner par exemple), l'amour (avec Elizabeth Abbott d'abord, sur l'île de Mourmansk), l'amitié (avec Captain Mike), la violence (lors de la Seconde Guerre Mondiale, sur le bateau). Il s'agit de découvrir, dans la plus pure tradition du récit d'apprentissage, tous les constituants de la vie, tous les éléments d'une existence humaine. C'est un film sur l'éducation, mais finalement, comme le suggère la fin de la vie de Button, cette éducation est régressive et finalement inutile: à la fin de sa vie le héros ne sait plus ni parler ni marcher, se retrouve en bébé, et c'est comme s'il n'avait pas vécu.
Cependant ce n'est pas parce que le sujet du film est la fuite inexorable du temps que l'ellipse temporelle y est cultivée à outrance. Non, il s'agit de montrer comme le temps s'égrène petit à petit, les ravages progressifs du temps sur les hommes. Ici on a donc les morts successives de tous les proches de Button, finalement à la fin il ne reste plus aucun protagoniste en vie, et c'est comme si, une nouvelle fois, cette histoire n'avait pas eu lieu, ce qui octroie une touche mystérieuse bienvenue au récit.
En fait cela se traduit dans le film par d'autres astuces narratives, par exemple l'usage du flash-back, qui permet donc de pouvoir embrasser toute cette immense histoire; par le biais du souvenir et plus particulièrement du journal intime laissé par Button. Par la regard rétrospectif que font à la fois Daisy et Button, ainsi que Karoline, le film permet de bien rendre compte de cette puissance inexorable du temps qui passe, peut-être la règle suprême et ultime finalement, selon laquelle notre monde est régit.
Cette image du temps qui passe surgit de façon récurrente et obsessionnelle dans le récit, c'est bien son enjeu principal et peut-être exclusif que de le figurer, notamment sous forme de symboles: ainsi la fameuse horloge construite par M. Gateau, dont les aiguilles vont à l'envers, comme pour défier justement cette règle pourtant immuable.
Mais en plus de sa pertinente réflexion philosophique et métaphysique sur ce sujet d'une importance cruciale, The Curious Case of Benjamin Button se distingue par son aspect de conte fantastique, vivant, dans la tradition des histoires racontées oralement, à l'imagination débridée. Finalement Eric Roth, le scénariste se place bien en conteur, au sens de celui qui raconte une histoire digne d'être racontée, insensée, inouïe. Le conteur est finalement celui, d'après la définition qu'en donne le film implicitement, qui brode à partir d'un simple motif, au départ très dépouillé. Finalement l'idée du film se tient en une seule phrase: "un homme qui est né vieillard et qui meurt bébé."
Et c'est là qu'on peut vraiment parler d'un renouvellement total pour Fincher, car son cinéma s'enrichit d'une tonalité toute nouvelle, puisque en plus de la vision philosophiquement sombre qui lui est propre, il adopte ici toute la fraîcheur et la verve du conteur inventif.
Car le récit déborde en imaginations inventives de tout acabit, en histoires facétieuses, en légendes amusantes, en anecdotes piquantes, en personnages attachants. Finalement The Curious Case of Benjamin Button tient surtout par la force de son récit et la virtuosité du conteur qui y est déployée.
Cela se traduit déjà concrètement par la multiplicité des registres et des tonalités qui y sont brassés, c'est cela la fraîcheur du conteur, celui qui passe sans vergogne du grotesque (le bébé avec la tête d'un vieillard) au sublime (magnifique séquence de danse au bord du lac Pontchartrain), du comique (l'épisode de l'Église, les personnages incroyablement pittoresques que sont Captain Mike, artiste tatoueur, M. Button et le pygmée Tizzi) au sentimental (l'histoire d'amour entre Benjamin et Daisy), de la farce au tragique. Finalement on n'est pas trop loin de Victor Hugo, et Button ne s'éloigne pas trop, dans sa différence radicale, d'un certain Quasimodo ou de la créature défigurée de L'Homme qui rit.
Il faut donc savoir que The Curious Case of Benjamin Button est un film riche, foisonnant - à l'égard de l'imagination boulimique qu'y déploie le conteur évoqué. C'est un film ambitieux, une fresque épique costumée, maquillée et décorée à souhait comme en raffole Hollywood (triomphe aux Oscars pour le film). Il a fallu trouver une mise en images particulières, et il faut dire que le spectateur ne peut pas trop se plaindre: déjà on peut noter d'étonnants maquillages, qui octroie au film et à l'histoire une magie supplémentaire. Puis la photographie lumineusement poétique de Claudio Miranda est très belle: on se souviendra encore longtemps des images de danse de Daisy au bord du lac Pontchartrain.
The Curious Case of Benjamin Button est donc un film où il faut se laisser emporter, emporter par l'impressionnant souffle épique, par l'imagination débordante, par les belles images de conte de fées tragique, par le couple emblématique que forment Brad Pitt et Cate Blanchett, décidément de très grands acteurs du cinéma (américain) contemporain.
On pourra aussi féliciter le film d'avoir la plupart du temps essayé d'éviter tout pathos exagéré: à part quelques dialogues d'une mièvrerie affligeante ("On n'est pas parfait tout le temps") et quelques gouttes d'un larmoyant pas très fin, l'oeuvre de Fincher réussit à émouvoir et à toucher véritablement le spectateur, sans trop d'ajouts lacrymaux.
On retient donc The Curious Case of Benjamin Button comme une fable incroyablement riche et foisonnante, qui brasse nombre de registres, de la chronique historique, au fantastique en passant par l'histoire sentimentale, l'épopée et le récit tragique. A la fois conte inventif et parabole philosophique, le film se distingue par la réflexion très pertinente à laquelle il invite sur la fuite irrémédiable du temps, comme à son lot irrésistible de belles images de contes de fées, d'acteurs charismatiques, de virtuosité technique et narrative.
Malgré quelques errances chronologiques et quelques mièvreries sentimentales très larmoyantes, le film contribue donc à un nouvel essor du cinéma américain indépendant et prouve, avec d'autres films de cette saison comme le bouleversant Revolutionary Road de Sam Mendes, que cinéma n'est pas exclusivement synonyme d'industrie aux Etats-Unis.
Réalisation: 5 sur 6
Scénario: 3,5 sur 5
Interprétation: 4 sur 5
Intérêt: 3,5 sur 4
Total: 17 sur 20


