..:: critique ::.. * étreintes brisées ::..

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* ÉTREINTES BRISÉES
. Drame espagnol réalisé par Pedro Almodovar avec Penelope Cruz, lluis Homar, Jose Luis Gomez, Tamer Novas, Blanca Portillo...
. Scénario de Pedro Almodovar.
. Directeur de la photographie: Rodrigo Prieto.
. Compositeur: Alberto Iglesias.
. Durée: 2h09.
. Date de sortie: 20 mai 2009.

Une histoire d'amour fou, dominée par la fatalité, la jalousie et la trahison. Une histoire dont l'image la plus éloquente est la photo de Mateo et Lena, déchirée en mille morceaux.

*: Tout comme de grands vétérans du septième art tels que Clint Eastwood avec Gran Torino,
Manoel de Oliveira avec Singularités d'une jeune fille blonde, Alain Resnais avec Les herbes folles ou encore Woody Allen avec Whaetever works, le réalisateur espagnol Pedro Almodovar éprouve visiblement avec son dernier long-métrage dénommé Étreintes brisées le besoin de signer une oeuvre-somme, dans laquelle il essaie de condenser et de synthétiser le plus possible ses multiples préoccupations artistiques, thématiques, etc. Pour cela, il fait de nouveau appel à l'éblouissante Penelope Cruz, désormais indissociable de son univers, et un peu le symbole de sa production artistique, son égérie, et sa marque de fabrique. Oui, marque, le mot est juste, puisque Penelope Cruz n'est plus qu'un vague tampon ici, un timbre qui indique qu'on est bien dans un film de Pedro Almodovar le célèbre et talentueux réalisateur espagnol qui ne fait que des films talentueux et célèbres qui parlent de sexe de cinéma de femmes de famille d'amitié et de plein d'autre choses. Ici, Penelope Cruz n'est plus qu'un corps. Un corps finalement à moitié convaincant, tellement il est déjà connu que Penelope Cruz est belle et lascive et attirante, et puis qu'Almodovar ne sublime même pas tellement tout compte fait. Elle équivaut donc à un corps - un corps qu'on embrasse, qu'on étreint, qu'on aime ou qu'on affecte d'aimer, qu'on enlace, qu'on caresse, qu'on saupoudre de baisers comme du sucre en poudre sur un gâteau au chocolat. Très loin de son épatante partition dans Vicky Cristina Barcelona, Penelope Cruz, en plus de n'être qu'un corps dans le nouveau Almodovar, est un corps le plus souvent inanimé, figé. Ce n'est qu'une photo, une image fixe. D'ailleurs la plupart du temps c'est cette fonction qui lui est attribuée: celle d'une poupée mignonne qu'on costume, qu'on filme, qu'on photographie, qu'on glace, qu'on fige, qu'on arrête. Le nouveau film d'Almodovar ou l'image fixe sur une Penelope Cruz décorative. Car quand, dans ce film-ci (il ne s'agit que de ce film-ci) lorsque Cruz/ Lena s'exprime et tente de s'affirmer, de dire qu'elle est là, qu'elle s'appelle Lena, qu'elle veut ci et qu'elle veut ça, qu'elle veut coucher avec l'aveugle et pas avec le boudin et qu'elle est une femme libre et ce qu'elle aime c'est le cinéma et mettre des perruques blondes et être éclairée par une lumière aveuglante et blafarde, les mots sortent mollement de ses lèvres qui ne semblent ici n'être là que pour embrasser.

Et puis, à part cette impression de nature morte ornementative qu'exhale la présence de Penelope Cruz (c'est bien de présence dont il faut parler ici et non de jeu), la coqueluche du cinéma espagnol indépendant fait preuve d'un recyclage navrant. Certes, c'est le propre des auteurs ayant déjà derrière eux une oeuvre importante ou qui ont l'ambition (comme Resnais, Oliveira, Eastwood, Allen) de réaliser une oeuvre-somme et presque testamentaire, mais, à la différence des auteurs cités, Almodovar semble avoir la fâcheuse tendance de vouloir obstinément ne pas renouveler son cinéma, et de ne pas inventer de nouvelles choses. Comment comprendre les Étreintes Brisées alors? Comme un résumé de toutes ses précédentes oeuvres?
Oui, certes, on retrouve les préoccupations thématiques centrales inhérentes à l'oeuvre d'Almodovar. Le rôle de la femme (dans notre interprétation celui d'une nature morte ornementative, mais il y a sûrement d'autres interprétations), le sexe (grotesque début avec le scénario de l'histoire du vampire et du sexe), la tolérance (tout aussi grotesque présentation d'une relation homosexuelle), le cinéma (une scène où quelques films, probablement les films cultes d'Almodovar, sont cités: un peu téléphoné).
Certes, nous ne pouvons pas nous déclarer insensibles à cette incontestable poésie qui émane du film: cette photo qui se déchire en mille morceaux, certes, c'est beau et aussi ce plan, quant à lui absolument sublime, où Almodovar filme Mateo et Lena en train faire l'amour, enveloppés dans des draps d'une blancheur immaculée. Mais cette poésie, elle aussi, paraît trop téléphonée, trop préméditée, trop bien calculée. Almodovar semble avoir été mû, à bien y penser, par l'envie de réaliser un "film poétique joli magnifique sublime".


Finalement Étreintes brisées, malgré des qualités évidentes (superbe photo de Rodrigo Prieto, photographe de No country for old men, thèmes musicaux de Iglesias inévitablement conculants, quelques scènes fortes, belle sobriété de Lluis Homar), ressemble trop à ce que nous appelerons un "produit d'auteur formaté".

# Posted on Monday, 02 November 2009 at 11:17 AM

Edited on Monday, 02 November 2009 at 7:22 PM

..:: critique ::.. *** slumdog millionnaire ::..

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*** SLUMDOG MILLIONNAIRE
. Conte de fée Bollywood réalisé par Danny Boyle avec Dev Patel, Freida Pinto, Madhur Mittal, Irrfan Khan, Anil Kapoor...
. Scénario de Danny Boyle et Simon Beaufoy d'après le roman de Vikas Swarup intitulé Les Fabuleuses Aventures d'un Indien malchanceux qui devint millionnaire.
. Directeur de la photographie: Anthony Dod Mantle.
. Montage: Chris Dickens.
. Compositeur: A. R. Rahman.
. Durée: 2h00.
. Date de sortie (en France): 14 janvier 2009.
. 8 Oscars, 4 Golden Globe, 7 BAFTA

Jamal Malik, 18 ans, orphelin vivant dans les taudis de Mumbai, est sur le point de remporter la somme colossale de 20millions de roupies lors de la version indienne de l'émission «Qui veut gagner des millions?». Il n'est plus qu'à une question de la victoire lorsque la police l'arrête sur un soupçon de tricherie. Sommé de justifier ses bonnes réponses, Jamal explique d'où lui viennent ses connaissances et raconte sa vie dans la rue, ses histoires de famille et même celle de cette fille dont il est tombé amoureux et qu'il a perdue. Mais comment ce jeune homme est-il parvenu en finale d'une émission de télévision ? La réponse ne fait pas partie du jeu, mais elle est passionnante.

***: Réalisateur entre autres de Trainspotting et de La Plage, Danny Boyle réussit ici, avec cet opus intitulé Slumdog Millionnaire, la gageure de concilier plusieurs parti-pris à priori inconciliables.
Il signe ici un film à la fois électronique, jouissif, moderne et un film ancien, traditionnel, rituel. C'est à la fois un film de la génération YouTube, inscrit dans une ère profondément imprégnée par l'évolution technologique, et un film qui renoue avec une inspiration un peu désuète, et peut se comprendre comme une variation de conte de fée sur mode Bollywood. En plus vient se greffer sur ce mélange, avouons-le, assez jubilatoire une contextualisation politique et géographique, inscrite dans la réalité la plus actuelle, la plus brûlante.
En somme, c'est un joli programme auquel nous convie ici Danny Boyle, qu'on a connu déjà moins ambitieux. Car, tout en assurant indiscutablement l'effet entertainment, Slumdog Millionnaire a l'orgueil légitime de se présenter comme un film social, engagé, à résonnances dans d'autres secteurs que le cinéma.

Jeun's, effréné, dynamique, Slumdog Millionnaire est assurément un cocktail entraînant, dans une certaine mesure détonant. Boyle y dirige allègrement les périples de ce "Millionnaire Pouilleux" (c'est ainsi que le titre du film a été traduit au Québec), efficacement secondé par une musique souvent techno (qui depuis a connu le retentissement qu'on sait), il y alterne des séquences presque toutes percutantes: la scène lors de laquelle les "chefs-mendiants" aveuglent certains de leurs progénitures pour que celles-ci puissent mieux apitoyer les passants dans la rue et ainsi rapporter plus de bénéfice, celle lors delaquelle Jawal et son ami essaient de se faire passer pour des guides du Taj Mahal, celle, intense, de l'interrogatoire de police (l'acteur qui interprète le commissaire, Irrfan Khan, est épatant), celle forte en suspens et en adrénaline de la dernière question à laquelle doit répondre Jawal, ainsi que les scènes musicales, fort revigorantes (Freida Pinto est quand même très jolie et je me réjouis de la voir dans le prochain Woody Allen).

Non, il n'y a pas à rechigner, et même si le succès excessif que connaît Slumdog Millionnaire peut excéder, il s'agit bien d'un film agréable, divertissant, enthousiasmant, revigorant, visuellement audacieux, passionnant au niveau de l'intrigue (je défie quelqu'un de partir au milieu du film!) et vivement recommandable. Simplement déjà pour cet aspect de "conte de fée techno sur mode Bollywood socio-politico engagé". Quand même, y a pas à dire, c'est original.

# Posted on Monday, 02 November 2009 at 7:10 PM

Edited on Monday, 02 November 2009 at 7:22 PM

..:: critique ::.. ** un prophète ::..

..:: critique ::.. ** un prophète ::..
** UN PROPHÈTE
. Drame français réalisé par Jacques Audiard avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb...
. Scénario de Jacques Audiard, Abdel Raouf Dafri, Nicolas Peufaillit, Thomas Bidegain...
. Directeur de la photographie: Stéphane Fontaine.
. Montage: Juliette Welfling.
. Compositeur: Alexandre Desplat.
. Durée: 2h35.
. Date de sortie: 26 août 2009.
. Grand Prix au Festival de Cannes 2009.

Condamné à six ans de prison, Malik El Djebena ne sait ni lire, ni écrire. A son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragile que les autres détenus. Il a 19 ans.
D'emblée, il tombe sous la coupe d'un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi dans la prison. Le jeune homme apprend vite. Au fil des " missions ", il s'endurcit et gagne la confiance des Corses.
Mais, très vite, Malik utilise toute son intelligence pour développer discrètement son propre réseau...


**: Présenté sous l'étiquette "un des meilleurs films de prison de tous les temps", que ce soit par les échos venus de Cannes ou par des journaux de cinéma tels que Studio, Première, Un prophète est jusqu'à présent le dernier film de Jacques Audiard, après De battre mon coeur s'est arrêté, une oeuvre sublime qui avait connu aux Césars un succès légitime (8 Césars).
Ici, avec ce long-métrage donc intitulé Un prophète il poursuit sur le sentier d'un "cinéma-vérité", naturaliste, fort en émotions(nous remettrons en question cela d'une certaine façon), profondément axé sur les acteurs. Caméra aux aguets, Audiard suit à très grande proximité cet anti-héros (?) Malik El Djebena, sur l'organisation de sa vie, ou plutôt de sa survie. Car la prison n'est pas, comme le souligne bien cette nouvelle oeuvre d'Audiard, un lieu où il fait bon dormir sur ses deux oreilles: on risque à chaque moment de se faire égorger, étrangler, éventrer, tuer ou violer (l'absence de femmes étant à relever). Les relations qui se tissent dans cette géante toile d'araignée qu'est la prison sont donc, à plus d'une considération, éminemment paradoxales, ambigues. "Ami, ennemi?" Comme le demande un autre prisonnier à Malik. Le sait-il lui-même, qui est son ami, qui est son ennemi? Dans cet espace cloisonné, confiné, les êtres se réduisent plus d'une fois à l'état de corps: des corps qui demandent à être nourris, rassasiés, assouvis- sous peine de faire couler le sang. Sang, sueur, transpiration, sperme (suggéré), Audiard insiste sur le corps et sur ses sécrétions. C'est également à l'aune du corps, de son éventuelle décompositon, qu'on peut observer si l'individu lui-même a changé. Cela est très intéressant chez Malik. D'un corps frêle et impuissant dévoilé au début dans toute sa globalité pour un contrôle de surveillance effectué par la police, le corps de Malik se renforce, prend de l'ampleur, de l'assurance, gagne en animalité, en bestialité - mais n'est pas nécessaire dans ces conditions? De même, l'intérieur profond de Malik change également beaucoup. Par la force des choses, son sens de l'opportunisme s'est exacerbé, également l'importance accordée à son Moi. Ce n'est plus que lui qui compte, dans cette prison putride et putrescente, où à chaque moment on risque de se faire éventrer ou étrangler ou violer. Ce n'est plus qu'à lui qu'on peut se rattacher. Ce n'est plus que lui qui peut servir comme repère concluant.

Néanmoins, on peut regretter que justement le bouleversement intérieur de Malik n'ait pas mieux été mis en valeur et approfondi. Finalement, tout se voit au niveau du corps, donc d'éléments extérieurs - en plus à cela il faut ajouter que ce n'est pas quelqu'un de très extériorisé. Il est en effet très économe en paroles, la moindre parole est susceptible de le trahir (comme ces mots en corse qu'il articule devant le Corse).
Tout compte fait que le spectateur est amené à assister à ces mutations intérieures de loin, de très loin. Les événements se succèdent, le processus de survie va son cours, et le spectateur y assiste comme s'il s'agissait d'un documentaire - augmenté par ce naturalisme froid qu'arbore Audiard pendant son film - contrairement à Zola dont pour moi le naturalisme est chaud (voir la scène dans laquelle Malik égorge celui qu'on a demandé d'égorger sous peine de l'occire lui-même). Somme toute, le filmage distant, la distance entre les corps et les êtres (tout le monde se méfie, c'est obligé), eh bien cela provoque presque tout naturellement une distance du côté du spectateur. L'émotion s'en trouve souvent dissoute, ou abolie. C'est presque brechtien en fait comme truc. Je me suis dit à plusieurs reprises pendant que je regardais le film: "Je suis en train de regarder un film qui parle de la prison". Ce processus de réfléxion sophistiqué, déclenché par les partis-pris cinématographiques du film, participe aussi à cette évaporation radicale de l'émotion.

Et c'est infiniment dommage d'adopter cette façon de faire naturaliste, distante, lointaine, voire documentaire avec des acteurs si sublimes! Tahar Rahim, corps changeant et qui se fortifie au fil du temps et de son séjour en prison (on l'a vu), oeil vivace et toujours bien réveillé (enfin dans le personnage de Malik c'est l'oeil qui parle), mène de façon épatante le film. Sur tous les plans, il est tout en n'étant pas là - c'est ce que veut la prison: sa présence est effacée, il impose imperceptiblement sa pourtant évidente ubiquité. C'est dément et fabuleux! Rien que pour cette magistrale compréhension des enjeux dramatiques les plus ambitieux que peut avoir un acteur, pour cette approche instinctive et ô combien juste du personnage de Malik, il mérite complètement le César du meilleur espoir masculin au mois de février, l'an prochain.
Et face à lui, il y a l'énorme, que dis-je le géant, le grandiose, l'incommensurable Niels Arestrup[/s. Bête fauve au regard d'airain transperçant, suspectible d'éclater à chaque instant, passant avec virtuosité d'un ton excessivement mielleux à des hurlements de fou furieux follement irascible. Mais lorsqu'il crie, Arestrup a le génie d'engager tout son corps dans ce même cri à la limite du soutenable. Ce ne sont pas seulement sa langue, sa bouche, ses cordes vocales qui sont les acteurs de ce cri, ce sont aussi ses bras, ses cheveux, ses orteils, ses tripes, toutes ses entrailles qui s'engagent dans ce cri. Un exceptionnel engagement de comédien d'une inénarrable beauté.


Au vu de ces acteurs absolument sublimes, on ne comprend pas pourquoi Audiard n'a pas pris le parti de les sublimer, de mettre sa caméra à leur disposition totale, comme dans les films de Abdellatif Kechiche, Entre les Murs de Cantet, les films de Brizé, de Téchiné? Certes, son ambition est aussi de présenter l'horreur ou mieux la complexité du microcosme de la prison (comme Cantet présentait le microcosme de l'école avec Entre les Murs), d'analyser toutes les multiples facettes de cet univers carcéral, cloisonné, confiné. Mais était-il pour cela nécessaire d'abolir le plus souvent d'émotion (à la différence de son superbe dernier film, De battre mon coeur s'est arrêté), de l'empêcher d'arriver jusqu'à nous (oui c'est bien brechtien), d'adopter une procédure naturaliste et documentaire, et un sang-froid le plus souvent glaçant (soyons bien d'accord: le film n'est pas un documentaire, l'enjeu n'est pas de dire la prison c'est comme ci, comme ça)? Je ne crois pas.

# Posted on Tuesday, 03 November 2009 at 11:05 AM

Edited on Tuesday, 03 November 2009 at 11:57 AM

..:: critique ::.. **** les herbes folles ::..

..:: critique ::.. **** les herbes folles ::..
**** LES HERBES FOLLES
. Film français réalisé par Alain Resnais avec André Dussolier, Sabine Azéma, Mathieu Almaric, Anne Consigny, Emmanuelle Devos, Michel Vuillermoz, la voix d'Édouard Baer...
. Scénario de Alex Reval, Laurent Herbiet et Alain Resnais d'après le roman de Christian Gailly.
. Directeur de la photographie: Éric Gautier.
. Montage: Hervé de Luze.
. Musique: Mark Snow.
. Décors: Jacques Saulnier;
. Durée: 1h44.
. Date de sortie: 04 novembre 2009.
. Prix exceptionnel du Jury au Festival de Cannes 2009.

****: "Je tourne pour voir comment ça va tourner" , phrase prononcée par Resnais, est particulièrement emblématique du travail de ce cinéaste inclassable, atypique, qui concilie toutes les contradictions, défie insolemment tous les à priori en cultivant cette image de "ludique cérébral". Eh oui, c'est bien cela qui est si formidable chez Resnais: cette aptitude à gloser avec un air docte sur Heidegger tout en se passionnant sans trêve pour les B.D. de Will Eisner, d'aimer à la fois Proust et X-Files, la chanson populaire et le Nouveau Roman. A 87 printemps, l'homme né le 3 juin 1922, nous livre un nouveau film - ou une nouvelle rêverie, une nouvelle bulle, un nouvel enchantement; comme on jugera approprié de qualifier cette véritable pépite - intitulé Les herbes folles et adapté d'un roman de Christian Gailly intitulé L'incident. Oui, car Alain Resnais a bien 87 ans, 87 ans et toujours aussi... jeune.

Marguerite Muir, photographie bleutée, sonneries prolongées de téléphone, Les Ponts de Tokori, échappées burlesques, longs panoramiques caressants, musique jazzy, portefeuille trouvé dans le parking du centre commercial de l'Haÿ-des-Roses; tout dans ce film s'épaule et s'additionne pour nous plonger dans 1h44 de pur régal, 1h44 de bouffée revigorante d'air frais entre deux blockbusters au parfum de bitume et de goudron.
Admirable est aussi comment Resnais s'est mis totalement à la disposition du roman de Gailly et de son écriture "sensuelle et jazzy" en trouvant ce qu'il appelle lui-même des équivalences visuelles. Le film arrive ainsi à restituer tout le plaisir qu'a sans doute eu Resnais en lisant ce livre - et que j'ai moi-même eu.

Car c'est effectivement très beau quand deux artistes se croisent, convergent. Le style syncopé, et donc jazzy, à la fois délicieusement évocateur et indiciblement énigmatique de Christian Gailly ("Elle ne pouvait donc pas se chausser n'importe où, chez n'importe qui, elle était obligée d'aller dans Paris chez ce chausseur (...) toujours est-il, c'est en sortant de ce magasin que l'incident s'est produit. Quel incident? Oh, rien de vraiment capital, rien de très important, un incident tout ce qu'il y a de plus banal, quelque chose de tout à fait courant, mais parfois le courant, le banal peut conduire à. A quoi? On va voir ça." ) se conjugue parfaitement ici avec la caméra irrévérencieuse de Resnais et sa fantaisie à laquelle il ne met - pour notre plus grand bonheur - aucune bride: balayant rapidement un sol peuplé d'herbes sauvages, orchestrant de formidables panoramiques de 180 degrés autour d'un Georges Palet insondable et parfois inquiétant, sublimant l'image par une lumière bleutée et jaune qui intrigue et envoûte, n'en faisant qu'à sa tête pendant la scène inimitable du dîner - filmant un bout de côtelette, un bout d'assiette, un bout de tête, laissant entendre des bribes de voix confuses et désynchronisées par rapport à ce que l'on voit, restituant enfin toute l'ambiance profonde de cette scène - et, avec les précieux collaborateurs que sont Éric Gautier, Hervé de Luze, Jacques Saulnier, Mark Snow, et cetera - transcendant littéralement le magma banal du quotidien en rendant chaque scène (un homme trouve un porte-monnaie, se rend à la police pour le signaler, cherche la femme et sa maison sur un plan, se demande la voix, le ton et les mots qu'il doit adopter pour prévenir cette même dame) intense, sublime, magique, divinement galvanisante.

Mais, au fait qu'est-ce que ça nous raconte ces fameuses Herbes folles? Eh bien pour le faire bref, c'est l'histoire de Marguerite Muir qui, alors qu'elle vient d'acheter des chaussures qui lui conviennent, se fait voler son porte-monnaie. Elle rapporte donc les chaussures au magasin pour avoir un peu d'argent, après s'être remise de son émotion. Puis, avant de prévenir la police, elle décide de prendre un bain d'eau glacé, et de penser à tout ça ultérieurement. Et puis après. Après il y a Georges Palet. P-A-L-E-T. Qui trouve le porte-monnaie. Oui, voilà qui le trouve. Au parking du centre commercial de l'Haÿ-des-Roses. Qui le ramasse après l'avoir épousseté. Et après avoir décidé s'il devait le ramasser ou non. Et finalement le ramasse. Et tout ça, ça nous mène. A quoi? On va voir ça....!

# Posted on Thursday, 26 November 2009 at 4:25 AM

..:: critique ::.. (0) bancs publics (versailles rive droite) ::..

..:: critique ::.. (0) bancs publics (versailles rive droite)  ::..
(0) BANCS PUBLICS (VERSAILLES RIVE DROITE)
. Comédie chorale française réalisée par Bruno Podalydès avec Florence Muller, Chantal Lauby, Émeline Bayard et 77 autres.
. Scénario de Bruno Podalydès.
. Directeur de la photographie: Yves Cape.
. Montage: Emmanuelle Castro.
. Compositeurs: David Lafore et Ezechiel Pailhes.
. Durée: 1h50.
. Date de sortie: 8 juillet 2009.

Lucie arrive à son bureau et découvre, accrochée sous une fenêtre de l'immeuble d'en face, une banderole noire avec écrit : "HOMME SEUL".
Est-ce un gag, un cri du coeur, un appel au secours ? Lucie et ses deux collègues s'interrogent et décident de mener leur enquête... A midi, elles pique-niquent à côté, au "SQUARE DES FRANCINE". Là, les amoureux graves, les solitaires enjoués, joueurs de tous âges, tournent autour du joyeux jet d'eau.
La ronde continue en face, au magasin "BRICO-DREAM" où, sous les conseils plus ou moins compétents d'une équipe de vendeurs en sur-effectif, les clients calculent, échafaudent, tendus, angoissés, ayant peur de repartir avec des étagères trop courtes, des vis trop longues... A la fin du jour, aurons-nous croisé l"'homme seul" parmi la multitude de ces personnages affairés ?


(0): Comment présenter Bancs Publics (Versailles Rive Droite)? Comme la suite de Versailles Rive Gauche?
Salmigondis indigeste entre une juxtaposition interminable de sketches ineptes, un air de comédie chorale, un air de comédie sociale, un défilé désolant de 80 guests-star pots de fleur-radiateur, Bancs Publics (Versailles Rive Droite) réalisé par Bruno Podalydès déçoit par son absence désespérante d'intérêt quelconque, par son anémie flagrante.
La chanson de Brassens, qui a - remarquons-le - octroyé son titre au film résonne, et nous laisse de marbre. De toute façon, on peine à y croire: les visages d'Arditi, de Balasko, de Deneuve, d'Amalric, de Devos, de Mastroianni, d'Elbaz, de Lonsdale, de Légitimus, de Solo, de Vuillermoz, de Denis Podalydès, de Bourdon, de Lhermitte, de Campan, de Guesmi, de Poelvoorde, de Julie Depardieu, de Gourmet, de Rich, d'Aumont, et cetera, et cetera, se montrent à l'écran, ânonnent des semblants de répliques - l'un après l'autre. Et puis il y a cette "intrigue" - est-elle digne de ce nom: trois lieux, trois histoires, une femme, une banderole "Homme seul", un café, une fête de départ, des ballons, des plaisanteries affolantes de vacuité, un intermède chez "Bricoland", un jeu de Backgammon pendant lequel on nous prend pour des cons, Almaric qui fait l'avion, Podalydès qui fait le suicidaire, Arditi qui fait le libidineux, des tentatives ratées de séduction, un bateau, plouf plouf, Versailles Rive Droite, des bancs publics, un quiproquo cucul autour de cul. Le tout relié par une mise en scène inexistante. Est-ce vraiment du cinéma? Ne s'est-on pas trompé quelque part? Franchement, en toute humilité, ce film, c'est de la pure blague.

# Posted on Friday, 04 December 2009 at 3:35 PM

Edited on Friday, 04 December 2009 at 3:52 PM